Questions / Réponses

Quels sont les principaux objectifs visés par les différents scénarios ?

Les scénarios de l’ANCRE visent tous à atteindre les objectifs fixés par le gouvernement, à savoir le Facteur 4 (division par 4 des émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990) et la réduction de la part du nucléaire à 50% de la production d’électricité à l’horizon 2025. Une variante de ces scénarios prévoit un relâchement de la contrainte à 50% sur la part du nucléaire, ce pourcentage étant atteint à l’horizon 2050.

Pour réduire d’un tel facteur nos émissions de gaz à effet de serre, il faut pour cela agir d’une part sur la consommation – en améliorant l’efficacité énergétique et en divisant au moins par quatre la consommation d’énergies fossiles –, et d’autre part trouver des énergies de substitution, avec les renouvelables, et le nucléaire maintenu à 50% pour la production d’électricité.

Les scénarios énergétiques permettent d’évaluer différentes trajectoires possibles pour atteindre ces objectifs, d’en évaluer les impacts sociétaux et économiques. Ils sont ainsi un puissant outil d’aide à la décision.

Comment ces scénarios ont-ils été élaborés ?

Les scénarios ont été élaborés de manière progressive au sein de plusieurs groupes de travail constitués de membres issus des organismes de recherche membres de l’ANCRE, et dans le but de construire une vision commune. Il a d’abord fallu définir “l’esprit” des scénarios puis, pour le contenu de chacun, les technologies à introduire en les hiérarchisant.

Ensuite, la demande d’énergie a été établie dans chaque secteur (bâtiments, transports, industrie) à partir des grands déterminants et de leurs possibles évolutions puis l’offre structurée en fonction des comportements et choix technologiques propres à chaque scénario.

Quels liens entre les scénarios de l’ANCRE et ceux ceux retenus dans le cadre du Débat national sur la transition énergétique ?

Notre scénario “Diversification” figure parmi les quatre trajectoires retenues par le groupe de travail du Comité national du débat public consacré au mix énergétique et aux scénarios. Il pourrait donc inspirer certaines des dispositions de la future loi sur la transition énergétique.

Un scénario optimal pourrait-il être obtenu à partir d’un mix des meilleurs éléments de vos quatre scénarios ?

Sans doute, mais il faut garder en mémoire que ces scénarios sont le fruit d’un travail de modélisation qui comporte des incertitudes assez importantes (coûts, innovations de R&D, aspects sociétaux…), et ce d’autant plus que la vision est lointaine. De plus, un scénario optimal d’évolution du mix énergétique ne peut être défini indépendamment d’une vision à long terme de la société dans laquelle nous souhaitons vivre. C’est alors aux politiques qu’il appartient d’élaborer cette vision, de la défendre et d’obtenir le large consensus nécessaire. Un scénario optimal pourrait ainsi être élaboré, découlant des préférences et priorités collectives accordées dans ce cadre.

Quelle est la probabilité d’atteindre les objectifs fixés par le facteur 4 ?

Le Facteur 4 constitue un vrai défi sociétal qui suppose des transformations majeures de notre société et du système économique. La probabilité d’atteindre le Facteur 4 dépendra des moyens (réglementaires ou incitatifs) mis en œuvre et de la capacité des politiques à entrainer l’adhésion de la société française, incluant les industriels.

Des investissements importants seront également nécessaires – qui posent la question de leur financement –, ainsi qu’un effort soutenu en matière de R&D et de développement technologique. Enfin l’existence d’une dynamique collective au plan international (pas uniquement en Europe) pourrait jouer un rôle déterminant.

En conclusion, la probabilité de réalisation de cet objectif n'est pas aujourd'hui particulièrement favorable.

Quels sont les principaux freins envisagés pour l’atteinte des différents scénarios ?

Les freins sont ceux des inerties à vaincre dans les comportements des consommateurs et des producteurs d’énergie, mais surtout la dynamique d’innovation et de diffusion de cette innovation et le financement des investissements que cela implique.

Les obstacles sont aussi des « verrous technologiques » à lever par la R&D. La question est alors celle des bons dispositifs à mettre en place pour accélérer les changements, avec une bonne combinaison d’instruments fondés sur les prix (taxes environnementales et/ou quotas), les normes et standards techniques, la formation et l’éducation.

La capacité à mobiliser des financements importants (pour modifier le système électrique, réhabiliter le parc de logements, etc.) dont une part nécessaire de financements publics, constitue aussi une contrainte forte dans les conditions économiques actuelles.

Quelle est la place envisagée pour le nucléaire dans le futur mix ?

L’ANCRE a construit ses 3 scénarios en supposant que la part d’électricité nucléaire serait de 50% à partir de 2025. Selon les scénarios, cette hypothèse induit une faible décrue du parc (qui va toutefois au-delà du simple arrêt de Fessenheim) ou une diminution plus marquée. A long terme, dans tous les scénarios, la part du nucléaire se stabilise autour de ce niveau.

L’ANCRE a aussi construit un scénario qui relâche cette contrainte, avec un parc électrique comportant une part plus importante de nucléaire (en décrue lente, vers un taux de 60% en 2050), toujours accompagnée d’un accroissement régulier des énergies nouvelles. Ce scénario permet d’évaluer les conséquences de la contrainte à 50% en 2025.

Quelle est la place des énergies fossiles dans le futur mix ?

Le pétrole reste au travers du secteur transport une composante importante du mix énergétique. Sa réduction qui passe dans tous les scénarios par une amélioration très marquée de l’efficacité énergétique et la diversification des sources d’énergie (biocarburants, électricité etc.) prendra du temps. A l’horizon 2030, dans tous les scénarios, les hydrocarbures restent prépondérants.

A long terme, les possibilités sont plus grandes, tant au niveau technique qu’en ce qui concerne l’économie du système électrique. Les temps de transformation du système électrique sont typiquement de quelques décennies : accélérer les mutations peut entrainer des conséquences pénalisantes à court terme. Gérer la transition veut dire décider un cap, mais aussi ajuster le rythme. C’est ce que les scénarios de l’ANCRE cherchent à éclairer.

Quelle part les ENR pourraient-elles représenter dans le mix énergétique à l’horizon 2050 ? Sera-t-il possible d’aller plus loin ?

Un mix énergétique composé à 100% d’énergies renouvelables sera peut-être un jour techniquement possible. Mais cela implique des difficultés importantes pour gérer l’intermittence de la production électrique et nécessite un développement massif d’infrastructures dédiées au stockage, au « back-up » et à la gestion dynamique de la demande sur les réseaux. (« back-up » : moyen de production pilotable qui vient en substitution de la production intermittente lorsque celle-ci ne peut satisfaire la demande)

C’est un enjeu majeur pour la R&D que de faire baisser les “coûts de système” induits par les énergies renouvelables dans les réseaux électriques. Or, ces coûts sont encore largement ignorés.

Au surcoût de ces nouveaux systèmes s’ajoute le problème de l’occupation des sols. Malgré l’augmentation des performances des technologies d’ici 2050, l'accroissement de la part des ENR aura un coût économique et en terme d'occupation de l'espace. Des ruptures technologiques et un fort effet d’apprentissage devront réduire ce coût.

Les gaz de schiste sont-ils intégrés dans les scénarios ?

Nous avons étudié quel serait l’impact sur le niveau d’indépendance énergétique d’un développement modéré d’une production nationale de gaz de schiste. En faisant l’hypothèse que cette production viendrait se substituer aux importations, elle permettrait d’améliorer le taux d’indépendance de 5 à 10 points supplémentaires par rapport aux chiffres présentés actuellement dans nos scénarios.

L’hypothèse d’une nouvelle génération de réacteurs nucléaire et du prolongement de la durée de vie du parc actuel figure-t-elle dans vos projections ?

Oui ces hypothèses sont prises en compte dans les scénarios et, vers la fin de la période étudiée, les premiers réacteurs de 4ème génération arrivent sur le réseau. Avant cela, nous voyons le développement des réacteurs de 3ème génération, dans la lignée de l’EPR de Flamanville. On peut espérer des progrès techniques dans ce domaine.

Quelle place pourrait prendre le transport électrique dans le futur mix énergétique ?

Cela dépendra des politiques mises en œuvre et de la vitesse des progrès techniques dans le domaine. Par exemple, le scénario ELE suppose que tous les transports urbains à terme seront électriques. Le véhicule électrique est une solution au même titre que le véhicule 2 litres/100 km et ces solutions ne sont pas forcément exclusives. Mais le véhicule électrique constitue certainement un élément important de la transition.

Quel sera le coût de cette transition énergétique ?

Les montants cumulés à consacrer d’ici 2050 sont extrêmement difficiles à chiffrer. Une simple addition des investissements nécessaires ne fournit que le capital à mobiliser, il ne dit rien sur le coût global de la transition et son impact macroéconomique : de ce point de vue il faut considérer la rentabilité de ces investissements et l’emploi créé, en surveillant l’impact qu’ils ont sur la compétitivité des entreprises.

Comment évoluerait le déficit commercial de la France dans les scénarios ?

Le déficit commercial serait globalement en amélioration par rapport au scénario tendanciel. Il convient cependant de souligner que l’impact en retour d’une hausse du prix de l’énergie n’est pas sans effet sur la compétitivité à l’international de certains secteurs industriels et que cet effet sur la balance commerciale n’est pas aujourd’hui pris en compte. Toutefois, il est possible de compenser ces effets par des mesures telles que le recyclage d’une fiscalité carbone, qui reste à étudier.

Quel impact est attendu pour chaque scénario sur l’emploi et la dynamique industrielle en France ?

L’impact sur l’emploi direct et indirect des scénarios de l’ANCRE a été chiffré pour les différents secteurs. L’effet semble globalement neutre, avec des compensations entre secteurs (les gains dans le résidentiel tertiaire sont compensés par des pertes dans les transports, etc.). Toutefois, ces résultats doivent être pris avec beaucoup de précaution étant données les incertitudes du chiffrage. Les effets macroéconomiques induits par les évolutions des prix relatifs et de la compétitivité, notamment, n’ont pas été pris en compte. Et on sait qu’ils sont majeurs.

Comment financer les investissements nécessaires pour la rénovation des secteurs résidentiels, tertiaires ou les infrastructures liées aux transports collectifs ?

Cette question est incontournable et constitue un des problèmes majeurs de la transition énergétique. Une des voies importantes pourrait consister à recycler les montants provenant de taxes sur les émissions de CO2 (ou encore le produit des enchères dans le système européen des quotas).

Identifier des moyens incitatifs plus efficaces (fiscalité, réglementation, aides à l'innovation, etc…) pour la mise en œuvre d'un programme de rénovation thermique de très grande ampleur constitue une question stratégique dans la transition, et aussi une question de recherche.

Une partie des travaux de rénovation thermique du parc existant pourrait être financée par les ménages, les propriétaires bailleurs, ou les collectivités locales. Mais le niveau de performance requis par le facteur 4 impose d'aller au-delà des rénovations liées à l’entretien du parc immobilier. Il sera donc probablement nécessaire de mobiliser massivement des ressources publiques.

Quel est l’impact des scénarios sur le taux de dépendance énergétique ?

Le fort développement des énergies renouvelables envisagé dans tous nos scénarios suscite des interrogations en termes d’occupation des sols et donc d’impact sur le paysage s’agissant de sources peu denses et largement réparties sur le territoire.

L’évaluation de ces impacts n’était pas l’objet des travaux de l’ANCRE. En revanche, ces aspects ont été intégrés dans la grille d’analyse multicritère proposée aux membres du Comité national du débat sur la transition énergétique. Les travaux des géographes, biologistes, économistes de l’agriculture devront à terme être pris en compte dans l’analyse. C’est un des défis les plus importants que de travailler à des scénarios qui incorporent les impacts environnementaux et les changements climatiques.

A ce jour, peu d’équipes ont atteint ce stade dans leurs analyses.

Comment l’urbanisme et les comportements devraient-ils évoluer ?

Un scénario de type SOBRIETE poserait, bien entendu, la question de la réorganisation urbaine. Il conviendrait d’approfondir cette question du lien entre cette réorganisation et la consommation d’énergie. L’étude des comportements au sein de la transition est en cours et de nombreux travaux sont disponibles. L’accompagnement en dynamique de la transition énergétique demandera de mobiliser différentes disciplines de recherche, avec des représentants des sciences sociales.

Quels efforts d’investissement publics et privés dans la R&D seront nécessaires pour atteindre les ruptures technologiques envisagées ?

La R&D est l’un des domaines pour lesquels même les économistes les plus libéraux considèrent que l’intervention de l’Etat est indispensable car les bénéfices sociaux de la recherche sont très supérieurs aux bénéfices retirés directement par les acteurs privés. On peut de ce point de vue souhaiter que, compte-tenu des enjeux, le rapport de la R&D publique au PIB soit stable ou croissant (aujourd’hui, les dépenses de R&D dans le secteur de l’énergie sont de l’ordre de 2 milliards d’euros, réparties à peu près équitablement entre R&D publique et R&D privée, soit 0,1% du PIB).

Mais évidemment l’effet de levier de la R&D publique sera d’autant plus puissant qu’il entrera en synergie avec la recherche menée par les industriels, en particulier pour développer des filières nationales ou européennes créatrices d’emploi dans la fabrication des équipements pour les nouvelles technologies de l’énergie. Par ailleurs, l’importance des moyens consacrés à la R&D constitue une partie du problème, la question de l’efficacité dans l’utilisation de ces moyens est également déterminante.

Quelles modalités pour le pilotage de la recherche ?

Le pilotage de la recherche est une question complexe car il faut articuler : recherche fondamentale et recherche industrielle, orientations stratégiques à long terme et actions de mobilisation à court terme, stabilité dans les orientations et capacité à se dégager d’options moins prometteuses. La recherche fondamentale est certainement le domaine des actions génériques et des temps longs, la recherche appliquée proche de l’industrie suppose sans doute plus d’actions “coup de poing” sur les enjeux du moment et avec une durée plus courte.